L'agriculture n'a jamais été un métier pour les âmes sensibles. Par définition, c'est un partenariat avec l'inconnu. On plante une graine avec foi, en espérant que la pluie viendra, que les parasites resteront à l'écart et que le marché se maintiendra. Mais pour des millions de petits et moyens agriculteurs à travers le monde, des rizières en terrasses du Vietnam aux champs de maïs du Malawi en passant par les exploitations laitières familiales du Wisconsin, la nature de cet inconnu s'intensifie.
L'agriculture a toujours été une « usine sans plafond », exposée aux éléments. Aujourd'hui, les agriculteurs ne sont plus seulement des gestionnaires de terres, ils sont également des gestionnaires de crise qui doivent faire face à une convergence de pressions écologiques, économiques et sociales.
Pour comprendre le contexte de l'agriculture moderne et le rôle potentiel de l'agriculture régénérative, nous devons d'abord examiner honnêtement les obstacles qui se dressent dans ce domaine. Telles sont les réalités auxquelles sont confrontés aujourd'hui les gestionnaires de notre système alimentaire.
1. La crise climatique : quand les saisons perdent tout leur sens
Le défi le plus viscéral auquel sont confrontés les agriculteurs aujourd'hui est la crise climatique, qui a transformé les conditions météorologiques d'une variable en une source de volatilité.
Selon le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC), les systèmes agricoles sont parmi les plus vulnérables au stress climatique. Il ne s'agit pas seulement du « réchauffement climatique », mais aussi du « dérèglement climatique ». Les agriculteurs voient les périodes de sécheresse se prolonger jusqu'à devenir des sécheresses qui durcissent le sol comme du béton, suivies immédiatement par des pluies torrentielles qui emportent la couche arable en un après-midi.
Dans les régions caféières d'Amérique centrale, la hausse des températures pousse la « ceinture du café » vers des altitudes plus élevées, laissant les agriculteurs des basses altitudes avec des cultures sensibles à la rouille. Dans les ceintures de blé d'Australie et d'Amérique du Nord, les changements dans les précipitations rendent obsolètes les périodes de plantation traditionnelles. Cette imprévisibilité rend la planification presque impossible. Comment investir dans des semences et des engrais quand on ne peut pas compter sur la pluie ?
2. La pression économique : le coût élevé de l'agriculture dépendante des intrants
Alors que le ciel représente une menace venue d'en haut, le grand livre comptable représente une menace tout aussi mortelle venue d'en bas. Le modèle agricole moderne de la Révolution verte a rendu les agriculteurs dépendants d'un régime à forte intensité d'intrants : engrais synthétiques, pesticides chimiques et semences brevetées. Si ce modèle a permis d'augmenter les rendements, il a également créé une dépendance qui pèse aujourd'hui lourdement sur les petits exploitants.
Nous assistons actuellement à une compression mondiale des coûts et des prix. Les prix des intrants, en particulier ceux des engrais azotés, qui sont liés aux marchés des combustibles fossiles, ont connu des hausses historiques. Un rapport de la Banque mondiale souligne à quel point la volatilité des prix des engrais déstabilise la sécurité alimentaire, obligeant les petits agriculteurs à faire des choix impossibles : utiliser moins d'engrais et risquer une mauvaise récolte, ou acheter des engrais et risquer la faillite.
Parallèlement, les agriculteurs manquent souvent de pouvoir sur le marché. Ils achètent leurs intrants au prix de détail et vendent leur récolte au prix de gros. Dans de nombreuses régions en développement, le manque d'infrastructures fait que les agriculteurs perdent une part importante de leurs bénéfices au profit des intermédiaires ou à cause de la détérioration des produits après la récolte. Cette fragilité économique suscite un intérêt pour les systèmes qui réduisent les coûts des intrants en utilisant des processus biologiques.
3. La crise silencieuse : dégradation des sols et fatigue des terres
Sous les bottes des agriculteurs se trouve leur bien le plus précieux, mais celui-ci disparaît à un rythme alarmant. La dégradation des sols est la crise silencieuse de notre époque. Après des décennies de labour intensif et de monoculture, le moteur biologique des sols tourne au ralenti.
L'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) estime qu'un tiers des sols mondiaux sont déjà modérément à fortement dégradés en raison de l'érosion, de la salinisation, du compactage et de la pollution chimique. Pour un petit agriculteur, cela se traduit par une « fatigue des sols ». Vous travaillez plus dur, vous utilisez plus d'engrais et vous irriguez davantage, mais les rendements stagnent ou diminuent.
Lorsque le sol perd sa structure (sa matière organique), il perd sa capacité à retenir l'eau. Cela crée un cercle vicieux : un sol dégradé rend les cultures plus vulnérables aux chocs climatiques mentionnés précédemment. Un agriculteur disposant d'un sol sain et riche en carbone peut résister à une sécheresse de trois semaines, tandis qu'un voisin dont le sol est dégradé voit ses cultures se flétrir en quelques jours.
4. Le piège de la propriété foncière : à qui appartient la récolte ?
Dans les pays du Nord, le débat porte souvent sur les prix du marché. Mais pour des millions de petits exploitants agricoles dans les pays du Sud, le principal défi est d'ordre existentiel : la sécurité foncière.
Vous ne pouvez pas gérer des terres que vous risquez de perdre demain. Dans de nombreuses régions, la propriété foncière est régie par des lois coutumières plutôt que par des titres officiels. Cette absence de documentation juridique rend les agriculteurs invisibles aux yeux des banques, ce qui les empêche d'accéder au crédit pour améliorer leurs activités. Elle décourage également les investissements à long terme. Pourquoi un agriculteur mettrait-il en place un système agroforestier qui prend cinq ans à arriver à maturité si un chef local ou un fonctionnaire du gouvernement pouvait réattribuer ces terres l'année suivante ?
Le Fonds international de développement agricole (FIDA) souligne que la garantie des droits fonciers est une condition préalable à la réduction de la pauvreté. Sans la sécurité de savoir que la terre leur appartient, les agriculteurs sont contraints d'adopter une mentalité d'exploitation à court terme, privilégiant la survie immédiate au détriment de la durabilité à long terme.
5. Le précipice démographique : le « tsunami argenté »
Entrez dans une salle municipale dans une région rurale de l'Iowa, du Japon ou de la France, et regardez autour de vous. Vous verrez probablement une mer de cheveux gris. La population agricole mondiale vieillit rapidement, créant une crise de succession souvent appelée « tsunami gris ».
L'agriculture est une activité physiquement exigeante et économiquement risquée, ce qui pousse de nombreux jeunes à migrer vers les villes en quête de stabilité. Cet « exode rural » laisse derrière lui une main-d'œuvre vieillissante qui peut manquer de capacités physiques ou de capitaux pour innover. En Afrique, où la population est majoritairement jeune, l'âge moyen d'un agriculteur reste d'environ 60 ans.
Ce fossé générationnel crée un fossé technologique. L'agriculture moderne est de plus en plus axée sur les connaissances et nécessite la gestion de données, l'analyse des sols et des outils numériques. Si la jeune génération est native du numérique, elle n'a souvent pas accès aux terres ou aux capitaux nécessaires pour se lancer dans ce secteur. Il est essentiel de combler ce fossé. Nous avons besoin de la sagesse des aînés, combinée à l'énergie et à l'esprit d'innovation des jeunes.
6. Accès aux connaissances et aux technologies
Enfin, il y a le défi de l'isolement. L'agriculture a toujours été une activité solitaire, mais pour relever les défis complexes d'aujourd'hui, il faut pouvoir compter sur une communauté et disposer d'informations. Il existe un fossé numérique profond entre les petits exploitants et les grandes entreprises agricoles.
Alors qu'une exploitation agricole industrielle peut utiliser l'imagerie satellite et des drones de précision pour gérer l'application d'engrais, un petit exploitant agricole en Inde peut se fier à des prévisions météorologiques obsolètes et à des conseils génériques. La plateforme CGIAR pour le big data dans l'agriculture note que les services de conseil numériques peuvent révolutionner la productivité des petits exploitants agricoles, mais seulement si les obstacles à la connectivité « du dernier kilomètre » sont levés.
La transition vers de nouvelles pratiques, telles que les cultures de couverture ou le pâturage tournant, nécessite des connaissances spécifiques et localisées. Lorsque les services de vulgarisation sont sous-financés et que l'accès au numérique est irrégulier, les agriculteurs sont livrés à eux-mêmes pour expérimenter, assumant ainsi l'intégralité du risque d'échec.
La voie à suivre : des outils pour renforcer la résilience
La lecture de cette liste de défis peut sembler décourageante. Les obstacles sont nombreux. Cependant, reconnaître ces défis nous permet d'identifier les outils nécessaires pour nous adapter.
Les pratiques régénératives offrent des mécanismes pratiques pour gérer ces risques :
- Résilience climatique : l'enrichissement de la matière organique du sol aide à atténuer les effets de la sécheresse et des inondations.
- Indépendance économique : la réduction des intrants synthétiques abaisse le seuil de rentabilité, libérant ainsi les agriculteurs de la volatilité des marchés mondiaux des engrais.
- Connexion sociale : les réseaux d'apprentissage entre pairs contribuent à lutter contre l'isolement et à partager des connaissances localisées.
Les défis sont réels, mais l'ingéniosité des agriculteurs l'est tout autant. En reconnaissant ces obstacles, nous pouvons mieux soutenir la transition vers un système qui protège à la fois la terre et les personnes qui la travaillent.